Art Basel

A l’arrivée de l’été, le monde de l’art contemporain aime se retrouver à Bâle à l’occasion de sa célèbre foire augmentée cette année de la section numérique Zero 10. L’occasion de visiter quelques musées bâlois comme le Tinguely ou le Kunstmuseum, et autres fondations telle la Beyeler. Et finir ses soirées au Basel Social Club qui, cette année, a investi un ancien immeuble de bureaux à proximité de la gare.

Au Musée Tinguely

Send Me Sky, Henrietta

Rosa Barba, Send Me Sky, Henrietta, 2018. Courtesy Esther Schipper, Vistamare, Corbett vs Dempsey.

Le musée dédié à Tinguely accueille aussi des expositions temporaires comme Labouring Bodies qui s’articule autour de la relation du corps des femmes au travail (dans tous les sens du terme) et présente notamment l’installation Send Me Sky, Henrietta de Rosa Barba. L’artiste italienne est connue pour l’intérêt qu’elle porte tant aux contenus filmiques qu’aux projecteurs 16mm ou 35mm ou aux bandes celluloïd pour lesquelles elle conçoit des sculptures cinétiques. Ici, l’appareil de projection devient une composante essentielle du dispositif filmique et cinétique Send Me Sky, Henrietta datant de 2018 qui est axée sur les recherches d’Henrietta Swan Leavitt (1868-1921). Car c’est en observant des images d’étoiles semblables à celles qui défilent sous nos yeux que la calculatrice humaine a pu établir une relation entre la luminosité des étoiles variables et leur période de variation. Cela permit à des astronomes de mesurer les distances d’étoiles lointaines. En fait, le calcul humain organisé en équipe apparaît au XVIIe siècle, mais il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que la profession s’ouvre aux femmes qui jouèrent un rôle primordial durant la Seconde Guerre mondiale.

Au Kunstmuseum Basel Gegenwart

Testimonies to the Near Future

Cao Fei, Testimonies to the Near Future, 2026. Kunstmuseum Basel Gegenwart.

Le Kunstmuseum Basel Gegenwart consacre quant à lui l’intégralité de ses près deux mille mètres carrés sur quatre étages à l’artiste chinoise Cao Fei. L’exposition monographique Testimonies to the Near Future qui regroupe trente années de création a été pensée comme une ville ou le travail en usine est confronté aux récréations numériques associant le jeu vidéo aux médias sociaux. Au troisième niveau, deux mondes se côtoient au sein des zones The Office et The Playground. Le premier, déployé au sein de Second Life entre 2007 et 2011, s’articule autour de l’univers virtuel de RMB City où tradition et modernité fusionnent dans une Chine en mutation. Le second, intitulé Duotopia et développé entre 2022 et 2024 sur une plateforme chinoise de métavers, est celui de l’avatar OZ : une créature hybride et androgyne qui se déplace librement au-dessus des nuages. L’une et l’autre développent l’idée d'un monde flottant, soit constitué d'îles soit en suspension dans l'espace. Notons enfin que la scénographie tout particulièrement soignée établit de nombreux points de passage entre les œuvres et l’exposition, faisant ainsi du musée un espace étrangement liminaire.

A la fondation Beyeler

Alchimia

Pierre Huyghe, Alchimia, 2026.

L’exposition principale de la fondation Beyeler est consacrée à Pierre Huyghe où un parcours, allant du détail au monumental, oscille entre le vivant et l’inerte dans l’usage de divers techniques ou technologies et médias. Quelques fourmis (Umwelt, 2011) à l’entrée déambulent comme nous le ferons entre sculptures, installations et projections. Deux parois vitrées, tantôt opaques tantôt transparentes, complexifient quelque peu l’espace de cette exposition. Au seuil de l’une d’entre elles, se trouve l’objet à comportement d’une robotique molle aux allures de larve intitulé Alchimia. Un détail d’une inquiétante étrangeté qui, malgré sa petite taille et parce qu’il conclut notre déambulation, confère à cette exposition tout entière le sentiment d’une suspension entre deux états. La question de l’incertitude est centrale au travail de cet artiste français qui ponctue ses expositions d’œuvres indicielles pour ne révéler que des fragments de fictions que le public interprète et réassemble au gré de ses propres expériences personnelles comme de son état émotionnel du moment.

A Art Basel

Flanked Keyhole 2

Bunny Rogers, Flanked Keyhole 2, 2026. Courtesy Société Berlin.

Difficile de se distinguer parmi les plus de 280 galeries qui participent à la foire de Bâle. La galerie Société de Berlin installée au second étage du Hall 2 y parvient très bien avec la série Flanked Keyhole 2 de Bunny Rogers. L’artiste américaine émergente puise ses références dans les cultures populaires que le numérique et l’internet n’ont de cesse d’amplifier. Ses représentations encadrées s’inscrivent dans la continuité du portrait en peinture de personnalités assises. Pourtant, la prédominance de niveaux de gris renvoie davantage à la photographie tandis que l’extrême lissage des corps évoque la modélisation en trois dimensions. Sur les genoux des trois protagonistes, une serrure au centre est entourée aux deux exterminés de clefs de grande taille dont le traitement de surface convoque les pratiques de capture du réel. Mais surtout, celles-ci brillent d’une dorure étincelante, ce qui convoque l’idée de quête en jeux vidéo. Si ce triptyque était celui d’une énigme - comme l’histoire de l’art les affectionne - la différence formelle entre les deux clés ferait qu’une seule d’entre elles permettrait de la résoudre.

A Unlimited

Mariposita

Timur Si-Qin, Mariposita, 2026. Courtesy Magician Space, Société Berlin.

Dans la section Unlimited du Hall 1, Société s’est associée à Magician Space pour présenter l’installation de grande taille Mariposita de Timur Si-Qin. Ayant bénéficié du soutien de la Sigg Art Foundation pour ce projet, l’artiste new-yorkais a minutieusement reconstitué un petit coin de nature situé dans la forêt amazonienne du Pérou. L’usage d’un procédé de capture numérique ajoute un supplément de réel à la végétation que le métal aux reflets argentés magnifie. Quant à la marre au pied des enchevêtrements du ficus, elle est figurée par un écran LED dont les mouvements de l’eau dans l’image inscrivent l’œuvre dans la temporalité d’un ailleurs paisible, loin du vacarme de l’événement. C’est ainsi que ce fragment de nature reconstitué assure le rôle que jouent ordinairement les fontaines dans l’espace public. Où l’on se retrouve pour reconsidérer l’extrême fragilité de tant d’écosystèmes que la nature a si parfaitement créés, et que trop souvent nous déréglons sans même le savoir. Quant au titre en espagnol Mariposita, il nomme le petit papillon - symbole de l’éphémère - qui n’est autre que l’un des détails sculpturaux de l’œuvre. Comme pour nous rappeler que tous les vivants, sans hiérarchie aucune, sont nécessaires à la biodiversité.

A Zero 10

Western Flag (Spindletop, Texas) 2017, Flare (Oceania) 2022, Standard 2023

John Gerrard, Western Flag (Spindletop, Texas), 2017, Flare (Oceania), 2022, Standard, 2023. Courtesy Fellowship.

C’est dans l’Event Hall de la Messeplatz que la troisième édition de Zero 10 a pris place, une section d’Art Basel initiée l’an dernier à Miami – présente à Hong Kong – qui est dédiée à l’art en cette ère numérique et soutenue par la communauté du Web 3. C’est la plateforme Fellowship qui accueille le public avec trois écrans LED carrés affichant les animations en trois démentions des Western Flag, Flare et Standard de John Gerrard. Il s’agit de trois simulations en temps réel de drapeaux qui symbolisent nos préoccupations actuelles. Datant de 2017 et situé au centre, le premier est constitué d’une fumée noire épaisse qui incarne le bilan carbone de notre consommation d’hydrocarbures depuis les premiers jaillissements du champ pétrolier de Spindletop au Texas au début du siècle dernier. Le second de 2022, à droite, évoque le torchage en continu du gaz naturel alors que son mat est virtuellement situé au large des îles Tonga que la fonte des glaces aux pôles menace, comme tant de d’autres territoires inondables. Le troisième de 2023, à gauche, est davantage optimiste car il a la blancheur de la vapeur d’eau. Mais de quelle reddition s’agit-il dans la situation géopolitique à l’international actuelle ? Car les contextes de réception des œuvres en réorientent parfois les messages !

Au Basel Social Club

Scrollbars

Jan Robert Leegte, Scrollbars, 2024. Courtesy Office Impart.

Enfin, la galerie Office Impart de Berlin fait le lien entre le secteur Zero 10 et le Basel Social Club en y présentant les créations d’un même artiste : Jan Robert Leegte. Les pièces présentées dans les deux foires sont teintées d’une douce de nostalgie. Les tirages de la série Sightings, présentés en collaboration avec la Upstream Gallery d’Amsterdam, renvoient aux faibles résolutions des premiers appareils numériques. Bien que ce soient des images sans capture aucune, donc sans véritables sujets mais que l’on identifie comme des agrandissements, ce qui fait œuvre, c’est la compression JPEG, vecteur de la photographie contemporaine depuis des décennies. Au Basel Social Club, c’est une pile de barres de défilement des versions antérieures de systèmes d’Apple qui symbolise le temps que nous passons au contact de nos interfaces. C’est en effet la barre de défilement qui permet de remonter le temps, dans le flux de nos mémoires par l’image que l’on communique au monde entier. Ce que l’artiste néerlandais fait en magnifiant les interfaces plus que les contenus. Le medium est devenu le message comme le présageait Marshall McLuhan en 1964, à l’aube des pratiques électroniques qui annonçaient les tendances numériques de l’art que le marché considère enfin.

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