Étranges situations

A Copenhague, la rentrée en art se fait avec les foires Chart et Enter. L’occasion de visiter aussi ses centres d’art, à l’instar du Copenhagen Contemporary, et musées, comme le Statens Museum for Kunst (SMK) ou l’ARKEN Museum for Moderne Kunst. Avec l’assurance d’y découvrir les mises en scène de situations à l’inquiétante étrangeté.

Elmgreen & Dragset, Short Story, 2021.

Copenhagen Contemporary est un centre d’art dont la démesure encourage ses curateurs à la présentation d’installations monumentales comme celle des artistes Elmgreen & Dragset intitulée Short Story. Sachant que l’essentiel de leurs créations pourraient être nommées ainsi tant elles racontent toutes de petites histoires que le public augmente en se projetant. Nous présentant un terrain de tennis, Short Story s’inscrit dans la continuité de l’exposition collective Art of Sport. Elle est habitée par trois sculptures ou plus précisément des statues de personnages aux rôles bien établis : deux jeunes joueurs et un spectateur âgé, torse nu et assoupi dans son fauteuil roulant. Force est de reconnaître que le duo danois-norvégien a un réel talent pour la mise en scène de situations qui nous interrogent, ici possiblement sur le sport, mais aussi plus largement. Le perdant, effondré de fatigue ou profondément déçu, est à plat ventre sur le court alors que le vainqueur, lui tournant le dos avecsa coupe dans les bras, ne semble étrangement guère plus réjoui. Quelle relation entre ces joueurs dont l’un doit être plus jeune ? Ou comment s’est déroulée la partie pour que chacun se replie ainsi sur lui-même ? Sans omettre cet unique spectateur qui pourrait avoir quitté la partie bien avant la balle de match ! Telles sont les questions qui ré-émergent à la vue de clichés photographiques de cette étrange situation que l’on ne peut avoir manqués tant les mises en scène de Elmgreen & Dragset sont soignées dans les moindres détails.

Anne Imhof, Untitled (Imagine), 2019.

Dans la x-room de la Galerie nationale du Danemark, ou SMK, les artistes aux pratiques résolument contemporaines se succèdent depuis déjà quelques années. Anne Imhof y présente deux peintures en diptyque, une séquence vidéo et une installation qui, ensemble, donnent une vision globale de son approche. Beaucoup d’entre nous l’ont découverte en 2017 avec sa performance très remarquée du Pavillon allemand de la Biennale de Venise. Les dessins de rayures en circonvolutions de la surface de ses aplats de noir (Untited, 2020) convoquent l’action painting. Son trait est teinté d’une énergie qui est en accord avec les quelques riffs de guitare électrique à l’attaque sèche et au timbre sombre de la vidéo-performance Sex de 2021. Performeuses et performeurs y adoptent des comportements ou gestualités se situant à la croisée du défilé de mode et de la danse contemporaine. S’en est ainsi du travail de cette artiste allemande qui puise dans ses expériences en musique comme en club. Et il y a cette sculpture-installation de plateforme (Untitled (Imagine), 2019) que d’ordinaire performeuses et performeurs investissent durant ses performances filmées. Mais là, elle est déserte, hormis la présence de quelques objets. Comme s’il s’agissait d’une situation de l’avant ou de l’après au point que nous nous interrogeons sur la valeur, ici, de ce “maintenant” !

Stine Deja & Marie Munk, Synthetic Seduction, 2018.

Quittons le centre de Copenhague pour nous rendre au musée Arken qui fête ses vingt-cinq années d’une intense activité de collection avec l’exposition At the end of the rainbow. Parmi les artistes, les Danoises Stine Deja & Marie Munk présentent deux installations de la série Synthetic Seduction de 2018 et mêlant leurs esthétiques car, d’ordinaire, elles créent des œuvres séparément. L’une de ces deux installations est constituée d’objets placés au sol dont les doubles virtuels évoluent au sein de l’écran qu’ils entourent. Il s’agit de corps mous aux teintes roses évoquant la peau. Leur existence matérielle, dans l’espace physique du musée, semble se prolonger très naturellement dans l’espace virtuel de l’écran. Là où ils se déplacent librement en interdépendance les uns aux autres comme le sont les cellules du corps humain. Quant à l’autre écran qu’un rideau à l’allure hospitalière isole du reste de l’exposition, il nous présente ce que l’on imagine être un androïde découvrant son propre visage. Celui-ci interprète un tube des années quatre-vingt I want to know what love is du groupe Foreigner. Mais faudrait-il encore qu’il parvienne à s’extraire de la fascination qu’il éprouve pour son propre visage. On pense ici à Narcisse. Et que les laboratoires de recherche en intelligence artificielle soient en mesure d’encoder la conscience. Ce que seuls les adeptes du mouvement Transhumanisme anticipent en rêvant par la même occasion de l’éradication de la mort. Un rêve étrange en ces temps de pandémie mondiale qui ne peut qu’atténuer leur croyance immodérée en des technologies émergentes qui sont aussi innovantes que perfectibles.

Avec le soutien de la la fondation Paule Mikkelsens Mindelegat.

Mécaniques Discursives

Mécaniques discursives, la Chapelle, 2019.

Les installations de la série des Mécaniques Discursives actuellement présentées au tiers-lieu LaVallée de Bruxelles se décryptent dans la durée des balayages de nos regards en va-et-vient. Tant parce qu’elles sont de grande taille que du fait des détails en grand nombre qui y sont dissimulés. Les comparant à des peintures d’histoire, on en analyserait les compositions pour y déceler quelques lignes de force ou plutôt de dialogue. Car les éléments de différentes natures qui les composent sont reliés les uns aux autres comme le sont les composants électroniques de circuits imprimés ou les objets virtuels de programmations graphiques. Il s’agit bien là d’une forme d’esthétique de la complexité où deux temporalités cohabitent, celle de l’instant que des actions éclairent. Les images arrêtées qui ornent les parois semblent avoir été extraites d’encyclopédies où la connaissance n’émergerait que de mythes. Initialement gravées sur bois, une technique qui ne supporte aucun repentir, elles ont une texture d’une rugosité absolue qui rompt avec les douces lumières les augmentant notamment de visualisation de data dont on ignore les sources. Sans omettre les ombres d’objets de récupération dont on devine qu’ils étaient là avant que les murs ne se déclarent œuvres. C’est donc à la croisée de pratiques que tout opposerait que les Mécaniques Discursives doivent leur extrême unité de style. Quand deux moyens de reproduction s’entremêlent, allant de la technique de l’estampe à celle de la projection, et que l’aura tient de la théâtralité qui en résulte.

A la différence des romans graphiques auxquels on pense naturellement tant les Mécaniques Discursives sont peuplées de figures – humaines, animales ou hybrides –, il n’y a ici aucun sens de lecture. Car la temporalité qui s’impose à nous est davantage celle du jeu vidéo. En atteste l’omniprésence des cubes aux perspectives axonométriques qui permettent ordinairement aux joueuses et joueurs des jeux de plateforme de bondir avec agilité de situation en situation. C’est ça, les Mécaniques Discursives sont jouables du regard, mais sans début ni fin. La récompense ne serait autre que la connaissance que figurent les illustrations renvoyant à l’histoire de la figuration de tous les savoirs. Chacune et chacun s’y projettent ainsi selon ses expériences propres pour se raconter des histoires plutôt que d’en lire, les énigmes résolues menant à des questionnements qui dépassent les limites de l’œuvre. Quand l’apparente complexité inhérente aux nombres des saynètes de lumières et d’ombres qui se jouxtent et s’enchevêtrent est à la mesure de celle de ce monde qui est nôtre. Que les futurs qui s’offrent à nous se construisent en associant des briques d’imaginaires de domaines aussi différents que ceux des sciences et de l’art. Et que la raison l’emporte quand les innovations technologiques correspondent à autant d’avancées sociétales.