Capturer l’invisible

Mathilde Lavenne, Solarium, 2019.

Mathilde Lavenne est une artiste de l’invisible qui, au fil de ses recherches, collecte des indices. Les assemblant, elle délimite les contours instables de ses créations qui, ensemble, font œuvre dans l’inachèvement. Elle active sa pensée par le faire et chaque projet lui offre l’occasion d’explorer, si ce n’est éprouver des technologies ou médias émergents. Quand l’histoire de l’art nous apprend qu’il n’est point de medium dont l’apparition n’ait été accompagnée par quelques manifestations de l’invisible ou de l’au-delà. De la spirit photography qui, seulement quelques décennies après l’invention du daguerréotype, révèle des présences fantomatiques au spirit phone avec lequel Thomas Edison, l’inventeur du phonographe, ambitionne de communiquer avec les morts. Les inventions du télégraphe, de la radiophonie et de la télévision ne sont pas en reste et il va de soi que les médias de l’image comme du son, se numérisant, n’ont rien perdu de leur proximité avec l’invisible. L’approche de Mathilde Lavenne est scientifique. Et elle sait apprécier les apports de la sérendipité qui lui est essentielle. Lorsqu’elle filme un paysage avec la plus extrême des lenteurs, c’est pour nous en soumettre la dissolution entre les images. Lorsqu’elle en capture un autre, elle en effectue minutieusement la cartographie pour en multiplier les points de vue afin que, possiblement, on apprenne à s’y perdre. Dans son travail, les formes diffèrent, bien qu’elle préserve une unité de style dans sa capacité qu’elle nous transmet à observer autrement. Sa proximité avec les scientifiques qui savent la valeur de l’observation lui est naturelle. Il n’y a rien de surprenant dans l’intérêt qu’elle porte pour le centre de recherche de Gemasolar dont la beauté renvoie à cet art des ingénieurs visant dans l’assemblage et la répétition à éradiquer toute forme d’ornement inutile. Le choix de ce site où l’on capture des rayonnements pour en préserver l’énergie n’est pas davantage neutre. Surtout pour qui apprécie la capture, dans la durée, de paysages par balayages successifs. Tout comme la répétition d’objets parfaitement organisée en un tel lieux fait écho aux gestes dans l’espace que Mathilde Lavenne répète jusqu’à ce qu’elle ait enfin obtenu la représentation dans la profondeur de ce qui d’ordinaire nous est insaisissable. Quand quelques degrés, en température comme en rotation, suffisent à capturer autrement pour révéler enfin. Les scientifiques ayant en commun avec Mathilde Lavenne cette capacité à observer le monde selon des échelles d’espaces ou de temps qui ne sont ordinairement pas les nôtres. Aussi obtiennent-ils naturellement des résultats qui nous saisissent.

Article rédigé par Dominique Moulon pour la Casa de Velázquez.