Ryoji Ikeda

Ryoji Ikeda, A [contnuum], 2018.
Les technologies, dans bien des institutions artistiques internationales, entrent bien souvent par des portes dérobées qui sont celles de l’architecture ou du design. Concernant Ryoji Ikeda, c’est par le spectacle vivant qu’il a d’abord été programmé dans des centres d’art avant que ces mêmes institutions ne lui offrent leurs salles d’exposition. Et ce possible passage du spectacle vivant à l’art contemporain, l’artiste japonais l’illustre parfaitement avec ses deux installations du Centre Pompidou. L’une en black box, lieu de prédilection des arts numériques, et l’autre en white cube, dispositif de monstration privilégié par l’art contemporain. Code-Verse est une installation audiovisuelle qui, par son gigantisme, s’adresse au corps dans son entier. Bien que les spectatrices et spectateurs, de manière générale s’allongent pour s’abandonner aux flux ininterrompus des data que l’œuvre met en perspective. Les points de vue se succèdent alors que les flux persistent, dans l’image comme dans le son. Au point que les corps, imperceptiblement, s’allègent. Jusqu’à ce qu’ils soient en mouvement, particules parmi les particules, soumis aux forces gravitationnelles qui, elles aussi, se succèdent à des rythmes effrénés.

La blancheur extrême de A [continuum] convoque inévitablement l’univers de la séquence de fin du film 2001, l’odyssée de l’espacede Stanley Kubrick. Les années soixante, comme période de référence où les relations entre arts et technologies s’établissent durablement, se réinvitent. Le continuum dont il est question, c’est celui du temps étiré par les sons d’un lieu où nous sommes quelque peu désemparés dès notre entrée. Les machines, qui se détachent d’un blanc éblouissant et éprouvent notre sens de l’ouïe, nous apparaissent sans époque. Et c’est là l’une des particularités des installations de Ryoji Ikeda qui nous évoque un futur s’éloignant comme le fait inexorablement l’horizon. La radicalité d’un langage esthétique, bien qu’ancré dans les avant-gardes, ne nous permettant guère de la dater. Quand les publics privilégient l’expérience d’œuvres qui constituent un corpus déplaçant les lignes tant entre la scène et l’exposition comme entre l’art et les nombres, data ou fréquences.

Rédigé par Dominique Moulon pour Art Press

Coder le monde

Exposition Coder le monde, Centre Pompidou, 2018.
Exposition Coder le monde, Centre Pompidou, 2018.

L’exposition Coder le monde du Centre Pompidou s’ouvre sur une sérigraphie de François Morellet. Son titre,Répartition aléatoire de 40 000 carrés suivant les chiffres pairs et impairs d’un annuaire de téléphone, 50% blanc, 50% noir, nous en dit la forme avec une grande précision. Datant de 1961, elle n’est en rien numérique si ce n’est qu’elle se réfère aux nombres car, faut il le rappeler, le terme numérique nous vient du latin numeruspour “nombre”. Sans omettre que cette pièce aussi conceptuelle que processuelle consiste en la mise en œuvre d’un énoncé que l’on pourrait tout aussi qualifier d’algorithme. L’intérêt de cette exposition du Centre Pompidou réside notamment dans la mise en dialogue d’œuvres diversement numériques, tant historiques que contemporaines. C’est ainsi qu’un coffret d’Olga Kisseleva datant de 2012 jouxte la pièce de François Morellet. Mais les pixels imprimés des dés que recèle la Boîte de vicesde cette artiste vivant et travaillant essentiellement à Paris ne sont que des composants d’une œuvre qui se poursuit en ligne. Là où, précisément, elle nous dit les vices cachés de quelques proches. L’œuvre, dans ce cas, est un objet connecté qui nous renvoie aux commentaires que parfois l’on s’autorise sous couvert d’anonymat. Bien que sa forme s’inscrive dans la continuité des pratiques historiques de la mise en boîte qui ponctuent le vingtième siècle.

Ce sont donc des allers et retours que l’on effectue au sein de cette exposition résolument didactique considérant les grands panneaux d’informations qui l’organisent en chapitres. L’un évoquant les Nombres, codes et programmes,l’autre Les algoristesou encore la Littérature, en ce qui concerne la première salle. Or, il est résolument question d’une forme de poésie avec la pièce connectée du duo disnovation.org. Il s’agit d’un Predictive Art Bot(2017) ou robot de prédiction qui nous dit, textuellement, les possibles tendances artistiques de demain. Programmé par Nicolas Maigret et Maria Roszkowska, il scrute Twitter sans discontinuer pour formuler pas à pas des concepts d’œuvres ou tendances qui, au-delà de l’absurde, parfois prennent sens. La question ici est clairement énoncée : une machine serait-elle un jour en mesure de faire œuvre en toute autonomie ? On peut raisonnablement en douter au regard des balbutiements de l’intelligence artificielle, mais l’idée est là, devant nous, et fait parfois sens bien que sans conscience aucune.

On nous annonce, à l’entrée de la seconde salle, un catalogue en devenir. Ce qui est une excellente initiative sachant la quantité de documents autour desquels s’articule cette exposition. Mais revenons aux œuvres qui induisent de se rendre au musée pour en apprécier tant la taille que les détails. Où l’on retrouve quelques acquisitions du Centre Pompidou comme les deux épreuves numériques de Mishka Henner. De 2011, leurs titres nous disent les lieux photographiés depuis les satellites de Google. Car le photographe agit sans appareil. Et s’il a erré sans fin, prêt à capturer des images, c’est au sein du service en ligne Earth. Car il est des Etats qui, sachant leurs territoires révélés au monde par l’entreprise américaine, ont obtenu de celle-ci qu’elle masque les sites considérés sensibles. C’est ainsi que, au Pays Bas, il est des coloriages que l’on pourrait attribuer à des enfants de l’atelier du Centre Pompidou et qui attirent inévitablement le regard. Ne serait-ce pas là une forme de land artà l’ère d’Internet ? A moins que l’on considère la relation du politique à l’art !

Rédigé par Dominique Moulon pour Art Press

Codez !

Antoine Chapon & Nicolas Gourault, Faces in the Mist, 2017.
Antoine Chapon & Nicolas Gourault, Faces in the Mist, 2017.

La MAIF SOCIAL CLUB, régulièrement, renouvèle ses thématiques pour faire débat au travers d’expositions, performances, conférences, tables rondes ou ateliers. Depuis le 18 mai dernier et jusqu’au 2 août prochain, une injonction nous est donnée : CODEZ. En nous promettant d’aller “à la découverte de l’inconnu”. Il y a, au tout début du catalogue de l’événement, une citation d’Arthur C. Clarke : « Toute technologie suffisamment développée se confond avec la magie ». Quand nombreux sont aujourd’hui les artistes à user des technologies de leur temps pour en révéler la part de magie. Antoine Conjard, le commissaire de l’exposition “Attention Intelligences !” en a réunie une dizaine pour autant d’œuvres à découvrir, décrypter ou expérimenter. Où l’on remarque l’installation “Faces in the Mist” (2017) d’Antoine Chapon et Nicolas Gourault. Elle se présente sous la forme d’une série de portraits de personnalités historiques qui ont pratiqué la prévision météorologie ou agi sur le climat et dont les visages sont masqués par des écrans. Les nuages défilant au-dessus des portraits sont scrutés en constance par une intelligence artificielle qui, ailleurs et autrement, s’évertuait à y détecter les visages. Inévitablement, elle en trouve, quand les succès de ses découvertes s’avèrent être des erreurs à nos yeux si l’on admet qu’aucun visage ne peuple nos nuages. Mais ce serait compter sans les conseils des maîtres anciens qui, comme Léonard de Vinci, conseillaient à leurs assistants d’exercer leur créativité en observant les nuages pour y déceler quelques présences ! L’un des portraits que le dispositif, parfois, croit reconnaître n’est autre que celui du mathématicien et physicien John Von Neumann. L’un des pères fondateurs de l’informatique moderne dont l’équipe scientifique réalisa la première prévision mathématique de la météo sur l’ordinateur ENIAC en 1950. L’architecture qui porte son nom est celle de l’essentielle des machines calculant actuellement les prévisions météorologiques que nos Smartphones savent nous offrir au réveil.

Rédigé par Dominique Moulon pour TK-21