New Order au MoMA

Avec New Order: Art and Technology in the Twenty-First Century, le MoMA questionne le rôle essentiel des technologies dans l’art d’aujourd’hui. Cette exposition les envisage, fort heureusement, tant en termes d’outils – plus exactement de médium – que de sujet.

Josh Kline, Skittles, 2014.

Le MoMA a toujours fait preuve d’une certaine curiosité vis-à-vis des techniques, quelles qu’elles soient, à commencer par son exposition Machine Art en 1934. C’est encore une machine qui nous accueille dès l’entrée de l’exposition New Order en cette fin de seconde décennie du 21e siècle. Celle-ci est résolument familière : un réfrigérateur industriel présentant des smoothies parfaitement rangés par couleur. Le facing de l’installation Skittles de Josh Kline, qui ne laisse rien transparaître des associations pour le moins improbables de parfums, est irréprochable. Les « produits » correspondent en fait à des profils tels « Designer » ou « Tourist » et contiennent des extraits d’eau vitaminée, d’aspirine, de cartes de crédit, de sneakers… Évidemment non comestibles, et de toute manière inaccessibles car protégés par des vitres, ils témoignent de nos us et coutumes selon nos appartenances ou hobbies. Aussi le statut de cette œuvre oscille-t-il entre étude de sociologie et offre marketing.

Seth Price, Vintage Bombers (détail), 2006.

S’il est un matériau de grande consommation que les technologies n’ont cessé de façonner pour répondre à nos attentes les plus diverses – au point que l’on soit aujourd’hui contraint de s’en passer –, c’est bien le plastique, qui a fasciné de nombreux artistes. C’est le cas de Seth Price, également exposé, qui va jusqu’à comparer l’extrême malléabilité de ce matériau aux infinies possibilités qu’offre le médium numérique. Seth Price utilise la technique du thermoformage pour capturer l’aura de ses Vintage Bombers. C’est donc un moulage que l’on observe, objet comparable aux empreintes que les archéologues relèvent sur les sites historiques de leurs recherches. Au sein d’une institution muséale, il continuera à témoigner de l’objet disparu, avec pour mission d’en conserver la documentation en relief. Quant à la dorure qui recouvre sa surface, elle l’extrait du domaine de la grande consommation, où l’on fait encore grand usage du polychlorure de vinyle – autrement appelé PVC. Par sa pratique, l’artiste américain transmute littéralement un matériau d’une grande banalité en une pièce que les collectionneurs s’arrachent chez Christie’s ou Sotheby’s. L’idée d’empreinte, dans l’histoire de l’art, n’est pourtant pas nouvelle si l’on considère les représentations, positives ou négatives, par contact de mains, dans l’art pariétal.

Thomas Ruff, phg.06, 2012.

Il n’existe d’ailleurs pas de médium artistique – à l’instar de la photographie, dont a émergé le photogramme – qui n’ait une quelconque relation à l’empreinte. Le numérique n’en est pas exclu, au vu des grands tirages de la série phg du photographe Thomas Ruff, également présenté dans l’exposition. Pour cette série, les manipulations sont entièrement réalisées sur une application 3D, en lieu et place de l’habituel laboratoire photo. Ainsi, Thomas Ruff « émule » – pour un jeu vidéo, on émule un ancien système avec un autre, plus récent, pour pouvoir continuer à jouer – virtuellement la pratique du photogramme. En effet, dans ce cas, le contact est tout aussi virtuel que l’objet lui-même, dont on observe une autre forme d’aura à travers la lumière de l’interface-laboratoire de l’artiste allemand. Au regard de la complexité de telles images, il apparaît toutefois inenvisageable que ce dernier ait le contrôle total des éléments qu’il manipule. On l’imagine même aisément dans une forme de lâcher-prise durant l’émergence, au fil de ses manipulations numériques, d’associations inattendues de lumières et d’ombres.

Louise Bourgeois, Untitled, 1998-2014.

S’il est une technologie qui n’a jamais véritablement rencontré son public, c’est bien celle de l’holographie, qui n’a pourtant rien perdu de son pouvoir de fascination visuelle. La série de huit hologrammes initiée par Louise Bourgeois à la fin des années 1990 est là pour nous en convaincre. On y retrouve l’univers de l’artiste, où des chaises singulières pourraient symboliser autant d’absences, alors que ces représentations qui se dérobent à nos regards sont définitivement celles de rêves d’une insolite étrangeté : des représentations comme suspendues à mi-chemin entre le plan et la profondeur, qui se refusent obstinément à toute idée de capture. La frustration est flagrante dans les yeux de celles et ceux qui essaient de documenter ces créations avec leur smartphone. Car c’est là le propre des œuvres dont l’expérience ne peut être faite qu’en leur présence et dans la multiplication, donc le recoupement, des points de vue.

Rédigé par Dominique Moulon pour ArtPress

Art et société

Il est plus que jamais essentiel, à l’ère où tout est dit en ligne et quand le monde se fissure au gré des replis identitaires, de continuer à rencontrer les autres ailleurs et autrement dans la vraie vie. Rendons-nous donc au Royaume de Danemark pour y découvrir les œuvres d’artistes aux approches résolument sociétales.

Tore Hallas, And going after strange flesh (détail), 2019.

L’exposition des recherches des étudiants diplômés de l’Académie royale des beaux-arts du Danemark se termine à la Kunsthal Charlottenbourg de Copenhague. Et c’est dans ce contexte que Tore Hallas présente son installation vidéo multicanal à deux sources And going after strange flesh. Le thème de cette création, c’est l’intersectionnalité que vivent celles et ceux qui se situent à la croisée de multiples discriminations. Car l’homme assis aux côtés de celui qu’il désire est à la fois racisé, en surpoids et homosexuel. Il attire donc vraisemblablement quelques regards en bien des situations. Sachant qu’il a, dans ce décor aux multiples drapés qui pourrait tout aussi bien être celui d’une peinture classique, une véritable présence à l’écran. Affichant une extrême sérénité possiblement teintée d’une forme de résignation, Il est là, tout simplement, et ne s’attend qu’à être accepté tel qu’il est. Une voix off, tout également calme et relativement suave, exprimant elle aussi une forme de sérénité, commente un voyage aux allures de pèlerinage de l’artiste lui-même sur les ruines du site archéologique de Bab edh-Dhra, en Jordanie, que l’on dit être celles de Sodome. La fiction se mêle ainsi au réel, quand la colère de Dieu est trop souvent si parfaitement imitée par celle des humains et que l’intolérance des unes ou des uns conduit à la résilience des autres. Dans l’attente de l’acceptation sans exception aucune de toutes les singularités qui participent à la construction de nos identités propres.

Sidsel Meineche Hansen, Difficult to work with?, 2019.

Il y a dans la x-room de la Galerie Nationale du Danemark une autre exposition qui témoigne des évolutions de nos sociétés quant aux mœurs et normes sociales. Elle est dédiée à l’artiste Sidsel Meineche Hansen et s’articule autour d’une œuvre intitulée Difficult to work with? Il s’agit d’un mannequin articulé en bois de taille humaine dont les orifices, l’un oral l’autre vaginal, en trahissent les possibles usages détournés si tant est qu’ils soient pourvus d’inserts en silicones. Le son que l’on perçoit est celui de la séquence An Artist’s Guide to Stop Being an Artist joué par le lecteur vidéo d’un smartphone équipant la sculpture. Un titre qui nous incite à considérer l’accoutumance des artistes à leurs propres pratiques ! Mais le plus intrigant, au sein de ce white cube où les œuvres de Sidsel Meineche Hansen dialoguent entre elles, c’est le film Maintenancer réalisé en collaboration avec Therese Henningsen. Celui-ci documente l’apparition de maisons closes d’un nouveau genre à l’instar du Bordoll de Dortmund où la jeune allemande Evelyn Schwarz prend soin d’une douzaine de poupées à taille humaine et au réalisme absolu. Les réactions sont vives dans les pays où émergent de telles entreprises sans que l’on puisse en qualifier les tenancières ou tenanciers de proxénètes. Mais qu’en sera-t-il lorsque ces mêmes poupées, provenant actuellement du Japon, seront équipées d’intelligences artificielles et que nous nous seront habitués à ce que l’autre soit possiblement technologique ? Quand il n’est point de technologies, à commencer par l’Internet, qui n’aient fait évoluer tant les mœurs que les normes sociales.

Cecilie Waagner Falkenstrom, AI Mary, 2018.

Quittons maintenant Copenhague pour nous rendre à Elseneur dont l’arsenal a intégralement été converti en centre culturel. Selon Mikael Fock, fondateur du festival Click dédié à l’art contemporain, aux sciences et technologies qui s’y tient, « Ici ont été construits des navires, et maintenant on y conçoit des vaisseaux spatiaux ». L’idée n’étant pas de conquérir l’espace intersidéral mais plutôt d’explorer les idées qui sont celles de notre temps. Parmi les installations et performances qui y sont présentées, il y a celle que Cecilie Waagner Falkenstrom intitule AI Mary. Tout simplement parce c’est une intelligence artificielle répondant au nom de Mary. Les conversations s’initient en se présentant à cet autre sans corps qui, rapidement, prend le dessus en répondant à nos questions par d’autres questions. Ayant une écoute, nous nous confions alors à cet autre technologique qui s’adresse à nous comme le ferait un psychanalyste. Le fait qu’elle ait un nom, une voix, nous fait rapidement oublier l’absence de corps qui n’handicape en rien le “raisonnement” de Mary si l’on considère qu’elle puisse “raisonner”. Et peu importe qu’elle en soit capable ou non quand le public joue le jeu au point de s’y faire prendre. Jusqu’au moment où l’on se demande à qui, ou plutôt à quoi, l’on a à faire. Se livrant à cet autre que l’on ne saurait qualifier avec précision, le doute qui nous envahit est comparable à celui de Garry Kasparov, l’un des meilleurs joueurs de sa génération, lorsqu’il s’aperçoit en 1997 qu’il ne sait rien sur la vraie nature de Deep Blue, le supercalculateur d’IBM s’apprêtant à remporter une partie d’échec désormais historique. Les machines sont aujourd’hui démesurément plus puissantes et nous nous habituons à leur intelligence sans conscience. Pourtant, l’horizon où nous pourrions en connaître les natures profondes semble s’éloigner au fur et à mesure qu’elles se perfectionnent !

Rédigé par Dominique Moulon pour TK-21