
L’exposition collective Labouring Bodies du musée Tinguely est consacrée à la relation du corps des femmes aux techniques ou technologies qui n’ont de cesse de façonner nos sociétés contemporaines. Aussi, il est naturel que la commissaire Sandra Beate Reimann se soit penchée sur l’histoire de l’informatique dont le narratif est plutôt masculin bien que depuis quelques années on commence à en reconsidérer la part féminine, allant des employées aux inventrices. Dans la photographie datant de 1958 de l’Américaine Berenice Abbott – dont on sait l’attachement qu’elle portait aux sciences et techniques –, la tâche de la travailleuse consistant à se repérer dans l’enchevêtrement des câbles d’un calculateur IBM apparaît démesurément complexe. La dactylographie avec ses activités répétitives, elle, a souvent été assignée aux femmes. C’est donc une machine à écrire de type Erika que Rebecca Horn met en scène en 1992. Un mécanisme situé au-dessus de la machine permet de l’activer automatiquement à distance avec quatre longues tiges. Avec une telle pièce cinétique, s’agissait-il pour l’artiste allemande d’évoquer l’aliénation des tâches répétitives ou plutôt une forme de libération mécanique des tâches en question ?

De son côté, Tabita Rezaire présente son projet numérique Sugar Walls Teardom de 2016 que l’on visionne installés sur une chaise d’accouchement. On pense alors à cette tendance Care de l’art, bien que la séquence, essentiellement en 3D avec des incrustations vidéo, oscille entre le politique et le méditatif. Ici, l’utérus est le point central. L’occasion pour artiste franco-guyano-danoise d’évoquer les pratiques controversées du chirurgien américain J. Marion Sims qui a effectué des expérimentations sans consentement ni anesthésie sur des esclaves afrodescendantes. De la salle de travail à la maternité, il n’y a qu’un pas que l’on franchit avec Katja Novitskova et son installation Pattern of Activation (Mamaroo nursery, dawn chorus) qui mobilise notamment trois berceaux électroniques. L’artiste estonio-néerlandaise a remplacé les nourrissons par des éléments de facture organique. Cela a pour effet d’évoquer une forme de soin qui pourrait nous échapper si notre confiance immodérée pour les biotechnologies venait à surpasser la raison. Littéralement hypnotiques, les mouvements des berceuses illustrent les discours rassurants d’une industrie s’émancipant de toute forme de contrôle.

Enfin, comment envisager la notion de travail sans évoquer l’exploitation et la précarité résultant de la multiplication des plateformes numériques ? Ce dont se charge l’artiste Ernestyna Orlowska, qui vit en Suisse, avec la performance Make Your Body Your Machine, équipée d’un sac isotherme de livraison rembourré sur le dos. L’outil de travail ainsi détourné autorise des mouvements qui participent d’une chorégraphie plutôt drôle alors que le sujet ne l’est pas. L’image de cette création quelque peu “décalée” fait l’identité visuelle de cette exposition qui démontre l’asservissement du corps des femmes par les techniques entre autres technologies.
Article rédigé par Dominique Moulon pour Art Absolument.





























