
L’exposition s3lf.tech d’Émilie Brout & Maxime Marion au centre d’art de Rennes 40mcube s’articule autour des technologies de personnalisation de soi qui se pratiquent à l’écran. Elle est le résultat d’une résidence effectuée en 2025 à la Villa Kujoyama au Japon par ce duo français attaché aux pratiques numériques et cultures de l’internet. Au centre de s3lf.tech, l’installation éponyme dialogue avec les autres créations de ce premier volet car d’autres suivent, notamment au centre d’art Zoo de Nantes. Nommée Grim3s, celle qui s’adresse à nous dans l’image durant un streaming est inspirée de l’auteure-compositrice-interprète Grimes qui a créé une application permettant de s’approprier sa voix. Un service en ligne qui tend à renforcer les inquiétudes de l’industrie musicale à l’ère de l’intelligence artificielle générative. C’est sous les traits d’un avatar en trois dimensions que Grim3s échange avec sa communauté comme le font celles et ceux qui s’adonnent au VTubing. La question du double est donc centrale à cette installation autour de laquelle se développe l’entièreté de l’exposition. D’autant qu’après avoir présenté son clip Glass Doll – autre composante de s3lf.tech l’exposition – la VTubeuse fait la promotion de s3lf.tech l’interface qui permettrait à qui le souhaiterait de devenir Grim3s. Nous nous faisons progressivement embarquer au sein d’une forme de fiction de fan – par essence communautaire – qu’Émilie Brout & Maxime Marion ont augmenté de curiosités entre autres bogues.

Citons parmi les étrangetés qui se déploient ici le personnage de Kageusa qui soigne les Tamagotchi, présente au sein de plusieurs pièces dont l’installation vidéo Do you feel that too? Utilisatrice de l’application s3lf.tech, elle se plaint d’une extrême fatigue qui ne fait que renforcer un sentiment de dédoublement de la personnalité. Quant aux bogues, il en est un qui dévoile l’envers du décor de la mise en scène de l’installation vidéo s3lf.tech. Au point que l’on ne sache plus distinguer la fiction d’une supposée réalité qui bascule à son tour en hallucination. Sans omettre les éléments – un clavier personnalisé, une fenêtre métamorphosée, une poupée articulée – qui semblent avoir été extraits des séquences d’animation en trois dimensions pour créer des passages entre représentation et matérialité. Nous n’avons cessé de reconsidérer notre relation aux identités multiples depuis l’émergence des médias sociaux qui, de plus, amplifient les communautés de niche. De son côté, la démocratisation des intelligences artificielles génératives incite à reconsidérer notre rapport à la réalité. Et peut-être que le point capital de cette exposition aux très multiples entrées et références, n’est autre que la circulation des pratiques ou usages qui soulèvent leur lot de questions en oscillant entre les cultures populaires et l’art contemporain, lieu, s’il en est encore, du possible déplacement des lignes.
Rédigé par Dominique Moulon pour ArtPress.